Comité de Soutien à la Révolution en Inde


Souvenir d’Anuradha Ghandy: « Elle est partie maintenant – Anu, Avanti, Janaki », écrit Arundhati Roy by CSR Inde

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Anuradha Ghandy

« La vie d’Anu a parcouru de nombreux chemins. Elle était une brillante étudiante à l’école, où l’atmosphère progressiste et démocratique de sa famille a joué un rôle clé dans sa formation. C’est  dans ses années d’université qu’elle est devenue une militante et dirigeante étudiante. Dans la période post-État d’urgence, étant devenue professeur, elle est devenue l’une des principaux militants des droits humains dans le pays. Après avoir déménagé à Nagpur au début des années 1980, elle est non seulement devenue une figure  de toute l’Inde du mouvement culturel révolutionnaire à Nagpur / Vidarbha, avec son travail de professeur de sociologie, elle est devenue une dirigeante syndicale reconnue. Elle a mené plus d’une lutte de travailleurs et est même allée en prison un certain nombre de fois. En outre, elle est devenue un visage populaire du mouvement des femmes dans la région. De plus, elle a également eu un impact profond sur l’intelligentsia – les conférenciers, étudiants, avocats, écrivains et militants sociaux – de Nagpur et de tout le Vidarbha. Mais, surtout, son impact principal était sur le mouvement Dalit au Vidarbha, en particulier à Nagpur « .

(écrit de Kobad Ghandy sur sa camarade bien-aimée, Anuradha Ghandy dans une lettre envoyée depuis la prison de Tihar)

Ce qui suit est la préface écrite par Arundhati Roy au livre, « Selected Writings d’Anuradha Ghandy ».

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Anuradha Ghandy

Avant-propos

« … Mais Anuradha était différente » Arundhati Roy

Voilà ce que disent tous ceux qui connaissaient Anuradha Ghandy. Voilà ce que presque tous ceux qui l’ont approchée pensent.

Le matin du 12 avril 2008, elle est morte du paludisme dans un hôpital de Mumbai. Elle l’avait probablement attrapée dans les jungles du Jharkhand où elle avait donné des cours à un groupe de femmes Adivasies. Dans cette grande démocratie qui est la nôtre, Anuradha Ghandy était ce qui est connu comme « terroriste maoïste », susceptible d’être arrêtée, ou, plus probablement, tuée dans une fausse «rencontre» (encounter : exécution policière maquillée en fusillade NDT), comme des centaines de ses collègues l’ont été. Lorsque cette terroriste a eu une forte fièvre et est allé à l’hôpital pour faire une analyse de sang, elle a donné un faux nom et un faux numéro de téléphone au médecin qui la soignait. Donc, il n’a pas pu la joindre pour lui dire que les tests avaient montré qu’elle avait le paludisme falciparum qui est potentiellement fatal. Les organes de Anuradha ont commencé à lâcher, un par un. Le 11 avril, quand où elle a été admise à l’hôpital, il était trop tard. Et nous l’avons ainsi perdue, de cette manière tout à fait futile.

Quand elle est morte, elle avait 54 ans, et avait passé plus de 30 ans de sa vie, en grande partie dans la clandestinité, en tant que révolutionnaire engagée.

Je n’ai jamais eu la chance de rencontrer Anuradha Ghandy, mais quand j’assisté au service commémoratif après sa mort, j’ai pu dire qu’elle était, avant tout, une femme qui était non seulement beaucoup admirée, mais une qui avait été profondément aimée. J’étais un peu perplexe concernant les références constantes que les gens qui la connaissaient font à propos de ses «sacrifices». Vraisemblablement, par cela, ils voulaient dire qu’elle avait sacrifié le confort et la sécurité d’une vie de classe moyenne, pour la politique radicale. Pour moi, au contraire, Anuradha Ghandy apparaît comme quelqu’un qui a heureusement laissé l’ennui et la banalité pour suivre son rêve. Elle n’était ni une sainte ni une missionnaire. Elle a vécu une vie exaltante qui était difficile, mais remplie.

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La jeune Anuradha, comme tant d’autres de sa génération, a été inspirée par l’insurrection naxalite au Bengale occidental.

En tant qu’étudiante à Elphinstone College, elle a été profondément touchée par la famine qui a sévi dans les campagnes du Maharashtra dans les années 1970. C’est en travaillant avec les victimes d’une faim désespérée que s’est définie sa pensée et que s’est lancé son parcours dans la politique militante. Elle a commencé sa vie professionnelle comme professeur au Wilson College de Mumbai, mais en 1982, elle a déménagé à Nagpur. Au cours des années suivantes, elle a travaillé à Nagpur, Chandrapur, Amravati, Jabalpur et Yavatmal, en organisant les plus pauvres des pauvres – les travailleurs de la construction, les travailleurs des mines de charbon – et en approfondissant sa compréhension du mouvement dalit. Dans les années 1990, même si la sclérose en plaques lui avait été diagnostiquée, elle est allée au Bastar et a vécu pendant trois ans dans la forêt de Dandakaranya avec l’armée de guérilla de libération du peuple (PLGA). Là, elle a travaillé à renforcer et élargir l’extraordinaire organisation des femmes, peut-être la plus grande organisation féministe dans le pays – la Krantikari Adivasi Mahila Sanghatan (KAMS) qui comprend plus de 90.000 membres. Le KAMS est probablement l’un des secrets les mieux gardés de l’Inde. Anuradha a toujours dit que les années les plus enrichissantes de sa vie étaient ces années qu’elle a passées avec les guérillas de People’s war (Parti communiste d’Inde marxiste-léniniste – guerre populaire NDT) (maintenant CPI-Maoïste) dans le Dandakaranya. Quand je suis allée dans la zone près de deux ans après la mort d’Anuradha, j’ai partagé son effroi mêlé de respect et son excitation sur la KAMS et ai dû repenser certaines de mes propres hypothèses superficielles concernant les femmes et la lutte armée. Dans un essai publié dans cette collection, écrivant sous le pseudonyme d’Avanti, Anuradha dit:

« Alors que nous approchons du 8 Mars, aux premières lumières de l’aube de ce nouveau siècle, des progrès remarquables ont lieu sur le front des femmes en Inde. Dans les forêts et les plaines profondes de l’Inde centrale, dans les villages reculés de l’Andhra Pradesh et en haut des collines parmi les tribus de l’État, dans les forêts et les plaines du Bihar et du Jharkhand, des femmes s’organisent activement afin de briser les chaînes du patriarcat féodal et de construire la nouvelle révolution démocratique. C’est un mouvement de libération des femmes paysannes dans l’Inde rurale, une partie de la guerre populaire menée par la paysannerie opprimée sous la direction révolutionnaire. Au cours des dernières années, des milliers de femmes se rassemblent dans des centaines de villages pour célébrer le 8 mars. Les femmes se rassemblent pour défiler dans les rues d’une ville comme Narayanpur afin de s’opposer au concours de beauté de Miss Monde, elles marchent avec leurs enfants le long des villes et sur les marchés des villages reculés du Bastar pour exiger une bonne scolarisation de leurs enfants. Elles bloquent les routes pour protester contre les cas de viol, font face à la police pour exiger que la vente d’alcool soit interdite. Et des centaines de jeunes femmes deviennent des combattantes de la guérilla dans l’armée des opprimés, secouant ainsi le carcan de leur mode de vie traditionnel synonyme de corvée. Vêtues de treillis, une étoile rouge sur leur casquette vert olive, un fusil sur l’épaule, ces jeunes femmes débordant de la certitude que la lutte contre le patriarcat est intégralement liée à la lutte contre les classes dirigeantes de cette Inde semi-féodale et semi-coloniale se dotent des connaissances militaires pour lutter contre la troisième plus grande armée des exploiteurs. C’est une prise de conscience sociale et politique parmi les plus pauvres femmes de l’Inde rurale. C’est un scénario qui a émergé loin des yeux aveugles des médias bourgeois, loin du strass et des paillettes des caméras de télévision. Elles constituent les signes d’une transformation de la vie des ruraux pauvres car elles participent à la grande lutte pour la révolution.

Mais ce mouvement révolutionnaire des femmes ne s’est pas construit du jour au lendemain, et il n’a pas non plus émergé spontanément de la simple propagande. Le mouvement des femmes a cru avec la croissance de la lutte armée. Contrairement à l’opinion générale, le lancement de la lutte armée dans les années 80 par les forces révolutionnaires communistes dans diverses parties du pays, la lutte militante contre l’oppression féodale ont donné la confiance nécessaire aux paysannes pour participer en grand nombre aux luttes puis pour se lever et lutter pour leurs droits. Les femmes qui constituent la plus opprimées parmi les opprimés, les paysannes pauvres et les paysannes sans terre qui n’avaient non seulement pas d’identité, ni de voix mais pas non plus de nom, sont devenues militantes des organisations de femmes dans leurs villages et des combattantes de la guérilla. Ainsi, avec la propagation et la croissance de la lutte armée, la mobilisation des femmes et les organisations de femmes se sont également renforcées conduisant à l’émergence de ce mouvement révolutionnaire des femmes, l’un des mouvements les plus forts et les plus puissants de femmes dans le pays aujourd’hui. Cependant, le stratagème des classes dirigeantes qui vont essayer aussi longtemps que possible de supprimer tout changement et toute reconnaissance est méconnu et ignoré. »

Editors: Anand Teltumbde and Shoma Sen Publisher: Daanish Books

Son enthousiasme manifeste pour le mouvement des femmes dans le Dandakaranya ne l’a pas rendue aveugle aux problèmes que les camarades femmes rencontrent dans le mouvement révolutionnaire. Au moment de sa mort, voilà ce sur quoi elle travaillait  – comment débarrasser le Parti maoïste des vestiges de la discrimination persistante contre les femmes et des diverses nuances de patriarcat qui ont obstinément persisté parmi ces camarades masculins qui se sont nommés révolutionnaires. Quand j’étais avec la PLGA dans le Bastar, beaucoup de camarades se souvenaient d’elle avec une affection très touchante. Camarade Janaki était le nom sous lequel ils la connaissaient. Ils avaient une photographie usée d’elle, habillée d’un treillis et portant ses énormes lunettes de marque, debout dans la forêt, rayonnante, avec un fusil en bandoulière sur son épaule.

Elle est partie maintenant – Anu, Avanti, Janaki. Et elle a laissé ses camarades avec un sentiment de perte qu’ils pourraient ne jamais surmonter. Elle a laissé cette liasse de papier, ces écrits, des notes et des essais. Et on m’a confié la tâche de les présenter à un large public.

Il a été difficile de travailler sur la façon de lire ces écrits. De toute évidence, ils n’avaient pas été écrits en vue d’être publiés ensemble. En première lecture, ils pourraient sembler quelque peu basiques, souvent répétitifs, un peu didactiques. Mais une deuxième et troisième lecture m’ont fait les voir différemment. Je les vois maintenant comme les notes d’Anuradha à elle-même. Leur côté superficiel, d’une qualité inégale,  fait que certaines de ses affirmations explosent hors de la page, comme des grenades à main, les rend beaucoup plus personnelles. En lisant à travers elles, vous attrapez un aperçu de l’esprit de quelqu’un qui aurait pu être un savant sérieux ou académique mais a été rattrapé par sa conscience et a pensé impossible de s’asseoir et de simplement théoriser sur les terribles injustices qu’elle voyait autour d’elle. Ces écrits révèlent une personne qui fait tout ce qu’elle peut pour lier la théorie et la pratique, l’action et la pensée. Ayant décidé de faire quelque chose de réel et d’urgent pour le pays, dans lequel elle vivait, et le peuple au sein duquel elle vivait, dans ces écrits, Anuradha essaie de nous (et se) dire pourquoi elle est devenue une marxiste-léniniste et non une militante libérale, ou une féministe radicale, ou une éco-féministe ou une ambedkarite (du nom du rédacteur de la constitution indienne, un démocrate dalit NDT). Pour ce faire, elle nous emmène dans une visite guidée de base d’une histoire de ces mouvements, avec des analyses rapides sur le pouce de diverses idéologies, cochant leurs avantages et leurs inconvénients comme un professeur corrige une épreuve avec un épais marqueur fluorescent. Les points de vue et observations font parfois appel à des slogans faciles, mais ils sont souvent profonds et parfois ils sont épiphaniques – et ne pouvaient venir que de quelqu’un qui a un esprit politique acéré et connaît son sujet intimement, de l’observation et de l’expérience, pas seulement à partir de manuels d’histoire et de sociologie.

La plus grande contribution d’Anuradha Ghandy, dans ses écrits, ainsi que la politique qu’elle a pratiquée, réside peut-être son travail sur le genre et sur les questions des Dalits. Elle est très critique de l’interprétation marxiste orthodoxe de la caste («caste égale classe ») comme étant intellectuellement quelque peu paresseuse. Elle souligne que son propre parti a fait des erreurs dans le passé qui ont amené à ne pas être en mesure de comprendre correctement la question des castes. Elle critique le mouvement dalit pour sa transformation en une lutte d’identité, réformiste et pas révolutionnaire, futile dans sa recherche de la justice au sein d’un système social intrinsèquement injuste. Elle estime que sans démonter le patriarcat et le système des castes, brique douloureuse, après brique, il ne peut y avoir aucune nouvelle révolution démocratique.

Dans ses écrits sur la caste et le genre, Anuradha Ghandy nous montre un esprit et une attitude qui n’ont pas peur de la nuance, ni peur de combattre le dogme, n’a pas peur de dire les choses comme elles sont – à ses camarades ainsi qu’au système contre lequel, elle a lutté toute sa vie. Voici la femme qu’elle était.

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