Comité de Soutien à la Révolution en Inde


Sombres jours dans la zone libérée du Bastar by CSR Inde

Dans les régions adivasis couvertes d’arbres du Chhattisgarh, la Constitution de l’Inde et les ordonnances de la Cour suprême n’ont aucun pouvoir sur le gouvernement

women outside thana 3Une attente pesante et incertaine: les villageois de Minpa attendent à l’extérieur du Thana Sukma pour échanger un mot avec leurs maris, fils ou pères arrêtés.

Sukma (Chhattisgarh): Les forêts du Bastar sont grouillantes de monde, tandis que les villages sont déserts. Les maoïstes marchent dans les forêts, gardant un œil sur les forces de sécurité, qui campent maintenant dans la jungle, apparemment pour surveiller les maoïstes. Les villageois eux-mêmes passent des nuits blanches se demandant quelle direction les forces prendront, et qui seront les prochains à être attaqués. A Bijapur, Sukma et Narayanpur, les gens ont pris l’habitude de dormir dans la jungle la nuit ou de se déplacer en masse vers le Telangana pour échapper à des perquisitions et des rafles massives. Il gèle dehors; personne ne peut allumer de feux de peur d’être repéré, et les quelques couvertures qu’ils possèdent n’offrent vraiment aucune protection. La plupart se couvrent uniquement avec un mince coton Lungi. S’ils ne meurent pas dans une «rencontre» (exécution déguisée en escarmouche dont les forces de sécurité indiennes sont spécialistes NDT), beaucoup tomberont certainement malades avec ce froid.

Un collègue de l’université et moi avons visité le district de Sukma du 23 au 26 Janvier. Dans la matinée du 24 Janvier, une poignée de villageois tremblants sont arrivés depuis Minpa. Ils ont dit que les forces de sécurité avaient encerclé leur village à 6 heures du matin et ramassé 41 hommes. Les forces de sécurité ont rassemblé tous ceux sur qui ils pouvaient mettre la main, parfois des familles entières du père aux fils, les emmenant au poste de police de Chintagufa. Plus tard ce jour-là, nous avons visité Minpa, et collecté les noms des personnes arrêtées. Les femmes étaient déjà parties au poste de police pour essayer de les récupérer; nous les avons rejoints le lendemain, plaidant avec le chef du poste de police et les hommes du CRPF (corps des gardes forestiers, en pointe dans la lutte contre les Adivasis et les Maoïstes NDT) en demandant de les laisser partir ou de dire aux membres de leurs familles ce pourquoi ils étaient détenus. Les épouses, filles et mères des hommes arrêtés veillaient à l’extérieur du poste de police pendant des jours, malades d’inquiétude, pleurant en tendant les cartes électorales de leur mari comme une preuve qu’ils ne sont pas des Naxalites. Tout ce que la police a dit est qu’ils avaient des ordres d’en haut et qu’ils « enquêtaient ».

Au moins trois autres hommes, Kawasi Nanda de Duled, Podiyam Sukka de Minpa et Sanna de Karigundem avaient été ramassés le 21 janvier au marché de Chintagufa où ils assistaient à un combat de coqs.

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Les femmes de Minpa attendent pour échanger un mot avec les hommes arrêtés, à l’extérieur du poste de police de Sukma.

Des appels téléphoniques et une lettre envoyée à la police de Sukma listant les hommes arrêtés et s’inquiétant de leur sort n’eurent aucune réponse. Le 29 Janvier, cependant, la police du Bastar publia un communiqué affirmant que les opérations de ratissage en cours menées par les Cobras (Bataillon Commando pour l’Action Résolue), la CRPF, la réserve des gardes du district (parmi lesquels beaucoup sont d’anciens officiers de la police spéciale) dans Minpa « infesté par les naxalites » le 28 Janvier avaient abouti à l’arrestation de 12 hommes. Cinq étaient recherchés pour avoir tiré sur la police en Juin 2015, tandis que sept autres seraient impliqués dans une affaire similaire en Octobre 2014. Deux jours plus tard, le 1er Février, la police a lancé un communiqué de presse annonçant qu’une autre série d’opérations de ratissage le 31 Janvier avait conduit à l’arrestation de 13 naxalites de Minpa, dont six étaient responsables des tirs sur une équipe électorale en 2014, et six autres coupables d’un attentat à la bombe en Octobre 2015. Dix-neuf des hommes ramassés sont toujours en détention non déclarée, et seront sans aucun doute présentés à une date et un moment appropriés, exhibés comme «naxalites inami » (pour lesquels il y a une récompense offerte).

Il est clair que la police mène des rafles en guise de punition collective, et arrête des villageois pour des crimes inventés à l’avance. Ils sont accusés de délits graves comme des émeutes, la possession d’armes mortelles, des tentatives de meurtres, etc. Beaucoup seront détenus pendant des années. Le Chhattisgarh a le plus haut taux de surpopulation carcérale – en 2013 ce fut 261% de la capacité totale, en 2016, ce taux va monter à des niveaux encore plus élevés.

Meurtre de membres du sangham

Les forces de sécurité produisent fièrement des communiqués de presse faisant régulièrement état du nombre de maoïstes tués, accompagnés de photos des cadavres. L’un des plus récents messages WhatsApp de Kalluri aux journalistes dit: « Dans le Bastar, 23 corps de maoïstes ont été récupérés dans le cadre de la mission en cours en 2016 dans le district. Au cours de ces 3 derniers mois, la police du Bastar a récupéré 45 corps de maoïstes, sans perte pour les forces de sécurité. » A une ou deux exceptions près, la plupart des armes récupérées sont des » bharmars « – des armes de la campagne qui peuvent être recyclées d’affrontement en affrontement comme preuves, des câbles, des bombes artisanales, pas vraiment ce qu’on retrouve dans des «fusillades féroces. »

Dans la première phase de la Salwa Judum, que la Cour suprême a interdit en 2011, les forces de sécurité ont tué sans distinction et ont laissé les corps pourrir. Maintenant, ils annoncent fièrement leurs victimes. Par exemple, le 30 Janvier, la police a tué deux femmes, Vanjam Shanti et Sariyam Pojje, près du village de Palamadgu dans le Sukma. La version des policiers est que durant des opérations de ratissage, ils ont trouvé 2-3 enfants qui faisaient visiblement les sentinelles debout pour les maoïstes. Ils les ont emmenés en garde à vue. Lorsque ces deux femmes ont commencé à courir et à se jeter dans un fossé, ils les ont abattues. Ils n’ont même pas prétendu tirer dans un cadre de légitime défense. Les journaux locaux, qui relaient normalement les revendications de police sans hésitation, se sont montrés sceptiques, suggérant qu’ils s’agissaient de femmes du village ordinaires; elles portaient des saris et non des uniformes.

 

R. Pisda, le collecteur qui dirigeait la première Salwa Judu, avait concédé dans un plan qu’il avait écrit que «un membre du sangham est juste un villageois ordinaire qui, comme les autres, travaille chaque jour pour nourrir sa famille et lui-même. Il ne possède ni l’uniforme comme les naxalites, ni aucune arme. » Une équipe de police envoyée par la NHRC pour enquêter sur la Salwa Judum en 2008 sur ordre de la Cour suprême a également considéré que les membres du sangham étaient différents des naxalites et a noté que « ces villageois ont été spécifiquement ciblés lorsque la Salwa Judum se développait. L’équipe d’enquête a rencontré des cas où certains de ces villageois ont même été tués (aucune affaire criminelle n’a cependant été rapportée ni enregistrée). l’État a pourtant pris des mesures contre des officiers de police dans certaines affaires pour des crimes tels que des assassinats ou des tentatives d’assassinats, mais ces cas ne concernent pas la violence déchaînée contre des villageois innocents lors des opérations contre le naxalites. »

En 2011, la Cour suprême avait ordonné que des plaintes soient enregistrées dans tous ces cas, mais déposer une plainte dans le Bastar est une autre histoire. En 2014, la Cour suprême a publié une série de lignes directrices rigoureuses dans l’affaire opposant le PUCL à l’Etat du Maharashtra, à suivre lors de toute «rencontre» (affrontement), incluant une enquête indépendante, mais la police du Chhattisgarh est au-delà de la Constitution et des tribunaux de ce pays.

Viols

Entre le 19 et le 24 Octobre de 2015, 40 femmes des villages de Peddagelur, Budgicheru et Gundam ont été agressées sexuellement, battues et dépouillées par les forces de sécurité; deux femmes ont été violées collectivement. Le 12 Janvier, six femmes du village de Kunna dans le district de Sukma ont été agressées sexuellement et entre le 11 et le 14 Janvier, 13 femmes ont été violées par plusieurs personnes dans le village de Belam Nendra du district de Bijapur. Dans tous ces cas, les viols ont été accompagnés de violence physique et verbale extrême, et par le pillage de leurs maisons.

Les tentatives faites par les femmes activistes de déposer une plainte dans ces cas ont été confrontées à de longs délais et de fortes résistances. La plainte portant sur les viols de Nendra n’a été déposée que le 21 Janvier, la police refusant d’enregistrer les noms des accusés reconnus par les femmes. Un groupe de personnes dirigées par le chef de la Salwa Judum Madhukar Rao a entouré et menacé les victimes de viol ainsi que des militantes à Bijapur et à Jagdalpur, et les a averties qu’elles ne pourraient pas revenir à Bijapur.

En attendant à l’extérieur du poste de police de Chintagufa, la police nous a dit de manière grave que les accusations de viol étaient juste un stratagème utilisé par les maoïstes pour diffamer les forces de sécurité. Sinon, pourquoi reporter l’incident 10 jours plus tard, dirent-ils. Quelqu’un va-t-il expliquer précisément aux femmes à qui sont-elles censées signaler ces viols – les mêmes policiers qui les exécutent, ou leurs aînés qui supervisent les opérations de ratissage et revendiquent les faux meurtres déguisés en affrontements et les fausses redditions? Rien ne diffame la police plus que leur réticence à sanctionner ceux parmi elle qui commettent des crimes.

Fausses redditions

Lors de notre visite, nous avons constaté que au moins 32 des 70 « redditions » de maoïstes, fièrement annoncées par la police du Bastar à Chintalnar le 24 Décembre, étaient des villageois ordinaires. Au moins deux étaient des indicateurs de police qui avaient fui pour leur propre sécurité après que les villageois eurent découvert leurs activités. Même en matière de fausses redditions, la police discrimine les adivasis, leur donnant seulement 1000 Rs tandis que d’autres s’étant rendus reçurent 10.000. Où est passé le reste de l’argent des primes et aujourd’hui, où sont tous ces naxalites s’étant « rendus » ?

Sans parler des journalistes, même les hauts fonctionnaires de police qui sont en désaccord avec la stratégie actuelle dirigée par l’inspecteur général du Bastar, SRP Kalluri, sont écartés. M. RK Vij, officier de Kalluri, et directeur des opérations anti-naxalites, a été changé de poste après avoir remis en question la validité de 200 des 800 redditions revendiquées par la police du Bastar.

Le retour de la Judum

En 2011, la Cour suprême a ordonné: « L’État du Chattisgarh doit prendre toutes les mesures appropriées pour empêcher le fonctionnement de tout groupe, y compris mais pas seulement la Salwa Judum et les Commandos Koya, qui, de quelque manière que ce soit, chercherait à appliquer la loi par des moyens privés, agirait inconstitutionnellement, ou encore violerait les droits de l’homme de tout individu ».

Toutefois, l’année dernière, le gouvernement du Chhattisgarh a agi de manière concertée pour faire revivre la Salwa Judum sous divers noms, tels que le Jan Jagran Abhiyan (le nom originel du groupe de vigilance avant qu’il ne soit rebaptisé Salwa Judum), Vikas Sangharsh Samiti, Samajik Ekta Manch et Nagrik Ekta Manch. Ces groupes tiennent d’importants rassemblements organisés par la police dans laquelle les dirigeants de la Salwa Judum comme P. Vijay, Soyam Mooka, Madhukar Rao et d’autres encore jouent un rôle de premier plan. Plusieurs d’entre eux font face à des accusations de viol et d’autres crimes odieux, mais sont totalement protégés par la police. Vijay a été nommé dans une plainte pour avoir agressé Swami Agnivesh mais cinq ans plus tard, la CBI n’a toujours pas donné son rapport sur l’incident à la Cour suprême. Plus récemment, ces dirigeants ont brûlé des effigies de la cheffe de l’AAP Soni Sori et de Bela Bhatia, sociologue et militante des droits de l’homme, pour avoir relevé les cas de viol. Ils ont également menacé les journalistes Malini Subramanian, Kamal Shukla et d’autres pour avoir remis en cause la version de la police concernant des affrontements et des redditions.

Comme le chercheur Vani Xaxa l’a dit, le Bastar est une zone libérée à plus d’un titre, et la responsabilité en incombe à égalité aux maoïstes et à la police; les premiers pour la mise en place de leur propre état parallèle, et la seconde pour ne respecter aucun aspect de la Constitution indienne. Quant à la Cour suprême, elle n’a jamais été plus méconnue et méprisée que dans Chhattisgarh.

Nandini Sundar est professeur de sociologie à l’Université de Delhi

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