Comité de Soutien à la Révolution en Inde


Inde : une journée au cœur de l’université Jawaharlal Nehru la rouge by CSR Inde

À l’université Jawaharlal Nehru (JNU) de Delhi, haut foyer de la gauche militante, il est facile de savoir ce que les étudiants pensent : ils l’écrivent sur les murs. Sur les bâtiments de briques rouges, ils apposent des graffitis artistiques et des peintures militantes. Parfois, ils choisissent des citations des grands hommes qui les inspirent, ou des slogans en faveur des causes qu’ils défendent. Et désormais, entre les fresques représentant Marx, Ambedkar, Lénine, Mao, Nehru ou Bhagat Singh, les murs de JNU sont tapissés de posters frais à l’effigie de Kanhaiya Kumar, un leader étudiant emprisonné depuis le 12 février. Car l’indignation enflamme les étudiants depuis l’arrestation de ce jeune homme qui est accusé d’avoir tenu des propos antipatriotiques lors d’un rassemblement. En représailles, le « bastion rouge » de JNU et ses 8 000 étudiants renouent avec l’activisme. Sur tout le campus, havre de végétation sauvage au cœur de la suffocante capitale indienne, l’heure est à la mobilisation. La future élite en sciences sociales boycotte les cours, participe à des marches et à des manifestations quotidiennes.

JNU © Vanessa Dougnac "Le Point"

À ses yeux, Kanhaiya Kumar est le symbole d’une attaque contre le monde universitaire, perpétrée par le BJP, le Parti des nationalistes hindous du Premier ministre Narendra Modi. C’est en effet après une plainte déposée par l’ABVP (Akhil Bharatiya Vidyarthi Parishad), l’aile syndicale étudiante du BJP, que la police est intervenue sur le campus. Kanhaiya organisait un rassemblement dans le cadre de la célébration du troisième anniversaire de l’exécution de Mohammed Afzal Guru, un séparatiste cachemiri dont la condamnation hâtive avait à l’époque indigné de nombreux défenseurs des droits de l’homme. Sans preuve tangible, Kanahiya a été accusé d’avoir défendu l’indépendance du Cachemire, province troublée maintenue d’une poigne de fer par l’Inde. C’est sous ce prétexte, perçu comme une trahison à la nation, que Kanhaiya a donc été arrêté. La colère a encore monté d’un cran lorsque des nationalistes hindous ont agressé le prévenu, ainsi que des journalistes, lors de comparutions au tribunal. Dans la foulée, un professeur de l’université, Syed Abdul Rehman Geelani, a également été arrêté et accusé de proférer des « slogans anti-indiens ».

Sujets tabous

JNU © Vanessa Dougnac "Le Point"

« On n’avait pas vu une telle mobilisation depuis le viol d’une étudiante à Delhi en décembre 2012 », souligne Kaushi, qui a rejoint des centaines de camarades devant le bâtiment administratif de JNU. Chaque après-midi, des personnalités viennent ici apporter leur soutien aux étudiants et discuter, avec défiance, du concept controversé du nationalisme. Parmi les étudiants, Vidhya, assise sur les marches, applaudit. « Le gouvernement tente de diaboliser Kanhaiya, s’insurge-t-elle. On laisse même entendre qu’il aurait été proche de groupes terroristes pakistanais ! C’est faux. » Shaheed, son voisin, poursuit : « Sous couvert de respect de la patrie, le gouvernement institue des sujets tabous : le Cachemire, la guérilla maoïste, les aborigènes, les Dalits (« intouchables »), la religion, la sexualité… Mais notre université de JNU, c’est le seul espace de tolérance où l’on peut parler de tout. » Tabriz renchérit : « L’arrestation de Kanhaiya est une atteinte à notre liberté d’expression et à notre modèle universitaire. »

Ce modèle, justement, est cher à leurs yeux. « Grâce à un système de bourses, nous venons des régions les plus pauvres de l’Inde, explique Tabriz. Mais depuis que Narendra Modi est au pouvoir, il y a davantage de pression sur notre système, notamment par des projets de privatisation de l’éducation et des tentatives d’hindouisation de l’enseignement. »

JNU © Vanessa Dougnac "Le Point"

Dans cette prestigieuse université, qui a enfanté nombre de célébrités, chacun a un pied dans la politique. « Être à JNU, c’est à être engagé », résume une étudiante qui arbore sur le nez un piercing caractéristique des femmes tribales de l’Inde. Les affiches des syndicats recouvrent les bâtiments : la Nsui (National Students Union of India), affiliée au grand Parti du Congrès de centre gauche ; les communistes de l’Aisa (All India Students Association) ; de la SFI (Students’ Federation of India) ; ou encore le radical DSU, proche des maoïstes (Democratic Students’Union). Aux dernières élections, le très minoritaire ABVP, lié à la droite nationaliste hindoue, a fait un petit bond : du jamais vu à JNU. « Leurs militants sont agressifs », assure l’étudiante au piercing. Les autres, eux, se trouvent « modérés ». Et ils ne se font pas prier pour énumérer les convictions qu’ils partagent : refus des castes, de l’islamophobie, de la peine de mort, et un mépris affiché envers les nationalistes hindous accusés de répandre le « fascisme ». Ils dénoncent le capitalisme, l’impérialisme américain, les politiques libérales du FMI et de la Banque mondiale… Et s’insurgent face aux inégalités, aux castes, à l’accaparement des terres, au suicide des paysans, ou à la condition des femmes et des marginaux. Tout y passe. Avec des sujets brûlants : la loi conférant les pleins pouvoirs à l’armée dans certaines zones de conflit, ou la guérilla maoïste dans le centre de l’Inde.

Convocations et menaces de la police

JNU © Vanessa Dougnac "Le Point"

À présent, la rumeur va bon train : les étudiants assurent qu’une centaine de policiers en civil les surveillent dans le campus. « Le gouvernement de Narendra Modi nous perçoit comme un ennemi », commente Swadha. À l’écart, cinq autres étudiants se concertent en partageant une cigarette. Ils appartiennent à DSU, le groupuscule de la gauche radicale dont Kanhaiya a été membre par le passé. Ils écoutent leur amie Devika N., qui a le réflexe typiquement « JNU » de ne pas livrer son nom complet, et cela par opposition aux castes qui sont identifiables par le patronyme. Devika raconte : « La police s’est rendue hier vers minuit chez mon oncle. Ils lui ont dit que je devais me présenter au commissariat de Vasant Vihar, à côté de JNU. Mais je n’irai pas, il n’y a aucune forme légale. C’est une tactique pour nous intimider et nous menacer. » D’après Devika, ce dimanche, d’autres étudiants ont été convoqués.

JNU © Vanessa Dougnac "Le Point"

Les agitations de JNU, relayées dans les autres universités du pays, révèlent une fracture croissante entre les nationalistes hindous et leurs opposants. Elles sont dans la continuité de la mobilisation suscitée après le suicide d’un étudiant dalit, le 17 janvier, à l’université de Hyderabad. Depuis plusieurs mois, les incidents se multiplient. Écrivains et intellectuels contestent une montée de l’intolérance orchestrée par le BJP de Narendra Modi. « Quiconque remet en question l’unité et l’intégrité de l’Inde ne sera pas épargné », a prévenu le ministre de l’Intérieur Rajnath Singh, le 13 février. « La nation ne peut tolérer que Mother India (Notre Mère l’Inde, NDLR) soit insultée », a déclaré Smriti Irani, autre membre du gouvernement. Poussant la contestation à désormais s’interroger sur l’identité du pays, comme le jeune Shaheed : « De quelle Mother India parle-t-on ? »

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