Les propos n’avaient rien de feint samedi pour saluer les liens nippo-indiens et le super accord commercial entre les deux géants d’Asie. S’adressant au Premier ministre japonais, Shinzo Abe, le chef du gouvernement indien, Narendra Modi, a dit que «rares étaient les visites vraiment historiques ou capables de changer le cours d’une relation. Votre visite, monsieur le Premier ministre, en est une».

New Delhi et Tokyo n’ont jamais été aussi proches depuis des décennies. La série d’accords signés pendant les trois jours du voyage d’Abe en Inde témoigne d’une quasi-lune de miel entre les deux partenaires, qui partagent des inquiétudes légitimes au sujet de l’expansionnisme militaire chinois. L’approfondissement de cette relation stratégique, face à une Chine en pleine conquête maritime, doit bien sûr beaucoup à l’alchimie personnelle des deux chefs de gouvernement qui se fréquentent depuis près de dix ans.

Deux interventionnistes

Aussi conservateurs et nationalistes l’un que l’autre, Abe et Modi professent un identique interventionnisme étatique pour revitaliser des économies et se démènent pour réaffirmer avec force leur présence militaire dans une région dominée par les tensions et les revendications territoriales.

«Leur ordre du jour ressemble à une idylle internationale: ils se sont vus récemment à Paris, ont dîné ensemble à Istanbul, déjeuné à Kuala Lumpur et vont être maintenant ensemble» pendant quarante-huit heures, écrivait en fin de semaine le quotidien indien Hindustan Times. En août 2014, Modi avait réservé sa première sortie à l’étranger au Japon d’Abe qui l’avait accueilli en grande pompe entre Tokyo et Kyoto pendant cinq jours.

40 réacteurs nucléaires à bâtir en Inde

C’est probablement grâce à cette «idylle» que les deux Premiers ministres sont parvenus à un accord important sur le nucléaire civil. Au terme de cinq années de négociations prudentes, ils ont conclu un pacte de coopération nucléaire qui ouvre la voie aux entreprises américaines Westinghouse Electric et General Electric au capital desquelles le Japon détient des actions. Il va aider à l’installation de centrales utilisant des réacteurs japonais.

Tokyo s’est assuré que New Delhi, non-signataire du Traité de non-prolifération (TNP), ne se livrera pas à l’enrichissement d’uranium à des fins militaires, comme le redoute la communauté internationale. On ne sait pas encore ce qui, de la menace chinoise ou des énormes potentialités du marché indien, a levé les inquiétudes nippones sur les risques de prolifération. Doté d’un parc de 20 réacteurs, l’Inde prévoit d’en bâtir 40 dans les prochaines années. L’industrie nucléaire nippone, qui peine à domicile à relancer ses centrales face à une opinion publique vent debout contre l’atome civil depuis Fukushima, se frotte les mains en regardant l’eldorado indien.

L’Inde se rapproche des Etats-Unis

Après la signature d’un mémorandum sur l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire, Narendra Modi s’est félicité du pas accompli par le Japon : «C’est un symbole brillant d’un nouveau niveau de confiance mutuelle et d’un partenariat stratégique pour la cause d’un monde pacifique et sûr. Je sais l’importance de cette décision pour le Japon. Et je vous assure que l’Inde respecte profondément cette décision et honorera nos engagements communs.» Cette coopération nucléaire bilatérale serait suspendue si l’Inde se livrait à un nouvel essai nucléaire, le dernier remontant à 1998.

Cet accord va rapprocher l’Inde de l’orbite américaine au moment où rien ni personne ne semble arrêter la Chine en mer de Chine méridionale. Celle-ci étend sa toile et bétonne à tout-va sur des récifs coraliens pour installer des bases et des pistes d’atterrissage. Le week-end dernier, New Delhi et Tokyo ont signé plusieurs accords de défense, notamment pour le partage d’informations et de renseignements ainsi que le transfert de technologies militaires. Et ils semblent avoir poursuivi leurs discussions sur l’exportation de l’avion japonais amphibie US-2.

Un TGV vendu

L’autre volet de la visite d’Abe est plus commercial, sans exclure des visées stratégiques. Le Premier ministre a vendu son Shinkansen, le TGV nippon qui pour l’heure n’a séduit que les Taïwanais. Il reliera sur 505 kilomètres les villes de Bombay à Ahmedabad. Projet colossal de 13,5 milliards d’euros, le Shinkansen devrait rouler à partir de 2023 et ouvrir la voie à une modernisation des chemins de fer indiens que Modi veut lancer pour une «transformation économique de l’Inde». Le Japon, qui accompagnera ce chantier de prêt avantageux et d’aides financières, n’est pas mécontent de cette signature. Il y a quelques mois, il avait essuyé un camouflet quand l’Indonésie, en dépit de plusieurs mois de négociations avec Tokyo, avait préféré le train à grande vitesse chinois pour une liaison entre Jakarta et la ville de Bandung, dans l’ouest de l’île de Java. Le Japon avait parlé d’une décision «difficile à comprendre». Ce week-end, Abe a effacé l’affront avec son grand ami Modi.

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