Comité de Soutien à la Révolution en Inde


L’engagisme ou comment les émigrés indiens vinrent dans les colonies françaises by CSR Inde
Les travailleurs engagés venaient majoritairement de l’Inde mais également de Chine, de Madagascar et d’Afrique de l’Est.

Les travailleurs engagés venaient majoritairement de l’Inde mais également de Chine, de Madagascar et d’Afrique de l’Est.

Quels témoignages de première main les engagés ont-ils laissés ? Il y a, à la Bibliothèque nationale, les pétitions adressées au Protecteur des immigrants. Elles étaient écrites tantôt par des fonctionnaires, des gens ayant une connaissance de l’administration britannique, tantôt par des hommes de loi. Parmi les documents consultés: le rapport d’une commission d’enquête sur le traitement des engagés datant de 1875. De quoi ouvrir des fenêtres sur l’immigration indienne, alors qu’est célébré, le lundi 2 novembre, le 181e anniversaire de l’arrivée des premiers travailleurs engagés à Maurice.

Bye-bye Mother India

Pourquoi ces travailleurs quittaient-ils l’Inde pour un contrat initial de cinq ans ? Les raisons économiques sont évidentes. Selon les historiens, les taxes britanniques de l’époque ont poussé des petits planteurs indiens à abandonner leurs terres.

On le voit dans la déposition de Moottoosawmy, de Nathum. Il fait partie des premières vagues de l’immigration. À la suite de plaintes au sujet du mauvais traitement des travailleurs, des commissions d’enquête à Calcutta, Madras et Bombay ont interrogé des laboureurs qui sont retournés en Inde. Mootoosawmy a été questionné par un juge au poste de police de Madras.

Dans sa déposition, il raconte qu’il cultivait un terrain appartenant à son oncle maternel, mais qu’après le paiement de la taxe, la récolte ne suffisait pas pour nourrir sa famille. Il décide de partir pour Madras. En route, il entend dire que des laboureurs trouvent du travail pour Maurice, en passant par Pondichéry. «On m’a emmené au poste de police avec 29 autres hommes. Nos noms ont été enregistrés et nous avons signé un document qui disait qu’on voulait aller à Maurice pour travailler pour Monsieur Cochin, pendant cinq ans. Le salaire était de Rs 5 par mois, plus des rations et des vêtements. Nous avons eu trois mois d’avance sur nos salaires et j’ai embarqué pour Maurice avec 170 autres hommes. Nous sommes arrivés après 33 jours en mer.»

Gare au vagabondage

Une fois arrivés à Maurice, les engagés ne sont pas libres de leurs mouvements. Quand ils sortent hors de la propriété sucrière qui les emploie, ils doivent être munis d’un laissez-passer officiel. Faute de quoi, ils étaient arrêtés pour vagabondage. Les enfants n’étaient pas à l’abri des arrestations. Le cas du jardinier Dilloo figure dans le Report of the Royal Commissioners Appointed to Enquire into the Treatment of Immigrants in Mauritius. Rapport présenté aux deux chambres du Parlement britannique en février 1875.

Selon son témoignage, en juillet 1868, il vivait à Nouvelle-Découverte. Un matin, quatre policiers débarquent chez lui sans mandat et lui demandent ses papiers. Il fournit les siens et ceux de sa femme. Comme il y avait eu un incendie quelque temps auparavant, les actes de naissance de ses trois enfants nés à Maurice étaient partis en fumée.

Il n’a pu les montrer à la police. Ses enfants de neuf, 12 et 13 ans respectivement ont été arrêtés pour vagabondage. Ils ont été emmenés au poste de police de Moka où ils ont été détenus pendant une semaine. Ils ont été relâchés après le témoignage d’un notable de Nouvelle-Découverte qui a pu prouver, à la satisfaction du magistrat, que les enfants n’étaient pas des vagabonds. Un an plus tard, en septembre 1869, l’un des fils de Dilloo, Seewoogalam, se rend à Flacq chez un parent.

Bien que né dans la colonie – donc il n’a pas besoin de laissez-passer – Seewoogalam est arrêté par la police de Flacq et envoyé à Pamplemousses.Un magistrat le condamne à dix jours de travaux forcés pour vagabondage. Dans leurs commentaires, les commissaires notent que même si les enfants sont nés à Maurice et n’ont pas besoin de «pass», sur le coup, la police ne pouvait pas le savoir. C’était donc à la famille de prouver leur statut. «Bien que nous hésitions à qualifier l’action de la police d’illégale, nous sommes d’accord pour dire qu’elle était très arbitraire. »

 

Mariage d’amour

Parfois, des orphelins étaient maltraités par ceux qui étaient chargés de prendre soin d’eux. Le cas de Rajamah est enregistré à l’Immigration Office en 1878. Dans une lettre au Protecteur des immigrants, elle écrit qu’après le décès de ses parents, c’est le Protecteur qui a choisi un dénommé Sooraya comme son tuteur. «Aujourd’hui, Sooraya me voit grande, il m’a prise pour sa femme. Comment, monsieur le Protecteur, un père peut prendre son enfant pour sa femme ? Savez-vous ce qu’il a fait dans la nuit ( …) il m’a (bâillonnée avec un mouchoir) et m’a prise pour sa femme (…) Me voilà avec un enfant dans le ventre pour un père qui m’a élevée depuis la mort de ma mère. Il me fait de la misère, il m’enferme nuit et jour.»

Rajamah voulait épouser un dénommé Veerasamy de son plein gré. Selon les documents disponibles, il ressort que les autorités ont accédé à sa requête.

Paroles de sirdar

Quelle était la situation du sirdar ? En 1841, le Calcutta Emigration Committee interrogeait des engagés qui sont rentrés en Inde. Parmi eux, le sirdar Ghoolam Ally, rentré après cinq ans au service de la société Gillanders & Co.

Dans sa déposition, il raconte qu’il était palefrenier avant de devenir sirdar. Il avait 20 hommes à superviser. De ces 20 hommes, un est rentré après trois mois de service et neuf sont restés à Maurice, après son départ. «Ils sont restés à Maurice parce qu’ils ont obtenu des rations et des gages plus élevés que lors du premier engagement (…) et une augmentation de ration. Ils ont aussi du poisson, du grog et des épices.»

Selon le contrat initial, explique le sirdar, l’engagé recevait 14 «chittacks» de riz, deux livres de dholl, une livre de «mantègue», une demi-livre de sel, pas de pain ni de légumes. «Mon salaire était de Rs 14 par mois.» De cette somme, Rs 7 ont été déduites pour les rations et les vêtements, Rs 6 ont été payées cash et Re 1 était déposée chaque mois à la police.

«Les six mois de gages reçus d’avance, je les ai envoyés à ma femme et mes deux enfants à Purneya. Il nous a semblé dur de ne pas recevoir de gages pendant le voyage.» Ghoolam Allyest rentré avec Rs 300. «On m’a rendu les Rs 60 mises en dépôt et les gages du mois.»

Selon Ghoolam Ally, les travailleurs étaient «avertis» et «menacés» quand ils ne faisaient pas ce qui était attendu d’eux. «Je n’ai jamais été battu mais un ou deux hommes de ma bande peuvent l’avoir été avec une canne.»

Jamoo, l’un des hommes supervisés par Ghoolam Ally, dira, lui, dans son témoignage, que c’est le sirdar qui administrait les coups sur ordre du régisseur. Ce que Ghoolam Ally a nié.

 

Erreur sur la personne

Ne savoir ni lire ni écrire a parfois joué des tours aux engagés. À cette époque, les établissements sucriers et les autorités coloniales exercent un contrôle strict sur les travailleurs. Tout nouvel arrivant reçoit un ticket où figurent les données personnelles, comme la caste, inscrites dans les registres d’immigration.

C’est le propriétaire de la plantation ou le gérant qui conservait ce ticket. Le document était retourné au travailleur engagé à la fin de son contrat, ou dans le cas des femmes, quand elles quittaient la propriété sucrière. Chaque changement de situation – mariage ou installation dans une autre propriété – était noté sur le ticket. Mais comme beaucoup de ces Indiens ne savaient ni lire ni écrire, ils ne savaient pas ce qui était écrit sur leur ticket. Et en cas d’erreur, les conséquences pouvaient s’avérer dramatiques pour eux.

C’est le cas de Bheemakha Nirsippa, 20 ans, arrivée de Madras en 1878. À bord, il y a aussi Theemakha Narsingappa, âgée de 22 ans. Elles travaillent toutes les deux sur une propriété de Moka. Après cinq ans de service, elles quittent toutes les deux l’établissement sucrier. «Il semble que le propriétaire ait commis une erreur. Mon ticket a été donné à Theemakha et moi j’ai eu le sien. Je sais que Theemakha est légalement mariée à Soobramanien. Je n’ai pas assisté au mariage, mais je suis sûre que Theemakha est mariée. Je ne suis pas mariée. Je ne me suis jamais mariée civilement que ce soit en Inde ou ici. Je suis sûre de ne pas avoir épousé Soobramanien. J’ai cherché Theemakha pour lui rendre son ticket et récupérer le mien. Mais quand je l’ai trouvée, elle s’était déjà mariée, en utilisant mon ticket.»

Soobramanien, un coiffeur de Flacq, est alors convoqué pour confirmer avec laquelle des deux femmes il s’est marié. Pour sa défense il dira : «Je ne sais rien de l’erreur sur les tickets, à part ce qu’elles m’en ont dit.»

BIBLIOGRAPHIE

 

● Ly Tio Fane Pineo Huguette, “Lured away: The life history of cane workers in Mauritius”, MGI 2009

● Carter Marina, “Lakshmi’s legacy: The testimonies of Indian women in the 19th century Mauritius”, EOI 1994

● Carter Marina, Ng James, “Forging the rainbow: Labour immigrants in British Mauritius”, 1998

● Carter Marina, Deerpalsingh Saloni, “Select documents on Indian immigration in Mauritius” 1834-1926 vol I.

● “Report of the Royal Commissioners Appointed to Enquire into the Treatment of Immigrants in Mauritius presented to both houses of Parliament by command of her Majesty”, 6th February 1875.

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