Comité de Soutien à la Révolution en Inde


Anand Patwardhan, cinéaste indien by CSR Inde
Portrait du cinéaste
Anand Patwardhan 
Prix spécial du jury à Cinéma du réel 1986 avec Bombay: Our City, le documentariste indien Anand Patwardhan est l’invité spécial du Festival du cinéma du réel 2013. L’occasion de voir, revoir ou découvrir l’œœuvre de ce grand cinéaste dont les films sont rarement projetés et de le rencontrer.

Des témoignages qui dérangent

Depuis le milieu des années 70, Anand Patwardhan est de tous les combats et débats qui secouent la société indienne. Il s’est toujours engagé du côté des opprimés et des laissés pour compte et ses films sont autant de témoignages précieux sur l’évolution de la société indienne, du passage d’une société traditionnelle à une société moderne.
Que ce soit la course à l’armement nucléaire, le système des castes, le développement urbain, la lutte contre la corruption, le mal-logement … les films d’Anand Patwardhan montrent, démontrent, toujours avec un souci de la vérité, sans persuasion mais avec conviction. Les images parlent souvent d’elles-mêmes et la bande son apporte rarement un jugement ou une remarque personnelle de la part du cinéaste.
Beaucoup de documentaristes se sont inspirés de son style et se revendiquent aujourd’hui de ce cinéma indépendant et engagé dont Anand Patwardhan fut un véritable pionnier.
S’il a remporté de nombreux prix à l’international, ses films ont souvent été frappés par la censure ou proscrits par les chaînes de télévision de son pays : des interdits contre lesquels il s’est toujours battu, obtenant régulièrement gain de cause contre ses censeurs en justice

image du film A normada diary
A narmada diary, 1995 

Interview d’Anand Patwardhan, réalisée par Nicole Brenez

Nicole Brenez enseigne à l’université de Paris 3. Elle est spécialiste du cinéma expérimental et l’auteur de nombreux ouvrages, notamment sur Abel Ferrara ou Jean-Luc Godard.
L’interview a été traduite par Monique Laroze.

Nicole Brenez : Pourquoi avez-vous choisi l’arme du cinéma comme outil au service des causes que vous défendez ?
Anand Patwardhan : Mon intérêt pour l’image s’est développé très tôt : je faisais de la photo, et ma mère m’avait acheté un agrandisseur d’occasion. Par la suite, j’ai obtenu en 1970 une bourse pour une université à Boston. Là, le milieu universitaire était actif dans le mouvement contre la guerre du Vietnam, et je me suis mobilisé dans les sit-in et les manifestations, au point de me retrouver en prison. C’est à l’occasion d’un de ces meetings que j’ai emprunté à l’université ma première caméra 16 mm et que j’ai filmé l’ardeur du mouvement de protestation. De ces images n’est sorti aucun film achevé, mais le lien entre cinéma  et engagement politique allait durer toute ma vie.
Pourtant cela n’est pas arrivé directement. Après mon retour en Inde j’ai travaillé quelques années dans un village où je m’occupais de développement rural et d’éducation, puis je me suis engagé dans un mouvement de lutte contre la corruption et l’injustice sociale au Bihar. C’est là qu’en 1974 je me suis de nouveau emparé d’une caméra, pour rendre compte, cette fois, de la violence policière à l’encontre de manifestants non-violents. Le film est passé sous le manteau pendant l’état d’urgence déclaré par Indira Gandhi, tandis que la plupart des leaders et des partisans du mouvement ont fait de la prison. Il a par la suite été sorti clandestinement à l’étranger pour faire prendre conscience au monde de la répression qui s’était abattue. A mon retour en Inde, après la fin de l’état d’urgence, j’ai réalisé un film sur les  prisonniers politiques. J’ai gardé des liens avec les associations de défense des libertés civiques et des droits de l’homme, mais à partir de ce moment-là, c’est  essentiellement par le cinéma que j’ai contribué au mouvement.
Mes films ont souvent eu pour point de départ une demande faite par les personnes avec lesquelles je travaillais, mais je n’ai jamais été membre d’un parti politique et je n’ai jamais été capable de m’astreindre à suivre la ligne d’un parti. En fin de compte, les groupes progressistes et les défenseurs des droits de l’homme avec lesquels je collaborais ont cessé de me courtiser pour que j’”adhère”, et ont commencé à comprendre que c’est justement parce que je n’appartenais à aucune faction du mouvement laïque, démocratique et progressiste que mes films pouvaient être utiles à tous.

Nicole Brenez : Pouvez-vous indiquer quelle est votre éthique par rapport aux personnes que vous filmez ?
Anand Patwardhan : L’éthique est pour moi quelque chose d’intérieur plus que d’extérieur. Il n’y a pas de formule toute faite, mais à la base une motivation intérieure qui vous guide dans toutes les situations. Une chose est certaine : je veux que mes films soient vus, compris et discutés par les personnages qui en sont le sujet, autrement je ne ferais que voler leur image et leur parole. Mais je veux aussi que les autres puissent voir et entendre leurs histoires. Je considère mes films comme les instruments d’un processus démocratique qui favorise le dialogue au-delà des fractures naturelles ou causées par l’homme. Mais quand a lieu un dialogue virtuel entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui ne l’ont pas, c‘est à ces derniers de choisir la forme et le contenu du dialogue. C’est à la réussite de cette tentative que l’on peut, selon moi, évaluer le succès de mes films.

Nicole Brenez : A cause de leur portée politique, vos films ont souvent eu maille à partir avec la censure. Pouvez-vous nous dire comment vous parvenez à surmonter ce genre de situation ?
Anand Patwardhan : Etant donné que j’ai été confronté à des tentatives de censure officielle ou non officielle (jamais abouties, je le dis avec satisfaction !), dès que j’ai commencé à filmer, j’ai assez à dire sur le sujet. Mais pour les gens sérieux qui veulent en savoir plus, je peux les renvoyer à un lien sur mon site internet.

Nicole Brenez : Lequel de vos films aimeriez-vous recommander à quelqu’un qui ne connaît pas encore votre travail ?
Anand Patwardhan : Ils sont tous mes bébés, ils sont à moi et je les aime avec tous leurs défauts. Bien sûr, pendant un temps en tout cas, j’ai toujours une légère préférence pour le petit dernier.

Nicole Brenez : Pourriez-vous conseiller quelques lectures complémentaires qui permettraient de mieux comprendre l’Inde contemporaine et le rôle de votre travail ?
Anand Patwardhan : Sur la question des castes (c’est le sujet de mon dernier film), je viens de lire un passionnant exposé prononcé par Paul Divakar1  à propos de Annihilation of Caste du  Dr Ambedkar2 sur barazaonline.org
Quant à mon travail, voir un article plus ancien de John Akomfrah sur mon site, ou celui de Mark Cousins (mais je vous en prie, oubliez l’expression “grand homme”. C’est juste que Mark est infiniment gentil avec tout le monde et enclin aux superlatifs !)

Notes :
Paul Divakar : activiste, secrétaire national de la Campagne nationale pour les droits des intouchables (NDT)
Bhimrao Ramji Ambedkar (1891-1956) : juriste et économiste, militant contre le système des castes, homme politique et l’un des rédacteurs de la constitution indienne, auteur de Annihilation of caste, texte fondateur du mouvement des droits de l’homme en Inde (NDT).

Quelques extraits de films

JAI BHIM COMRADE 
180’, 2012, Inde
Tourné durant 14 ans, le film suit la musique des protestations des Dalits de Maharashtra : chronique de l’histoire récente et témoignage éloquent d’une tradition rationaliste. ¶

BOMBAY : OUR CITY 
75’, 1985, Inde
Prix spécial du jury à Cinéma du réel 1986, Bombay : Our City raconte l’histoire des 4 millions d’habitants qui luttent pour leur survie dans les taudis de Bombay.

WAR AND PEACE 
130’, 2002, Inde
Tourné durant quatre années turbulentes en Inde, au Pakistan, au Japon et aux États-Unis, War and Peace documente les mouvements pacifistes à une époque où règnent le militarisme global et la guerre.

 

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