Comité de Soutien à la Révolution en Inde


L’audiovisuel public en Inde : des médias de gouvernement ? by CSR Inde

 Trente-trois chaînes de télévision, quatre cent quatorze stations de radio, l’un des plus vastes systèmes audiovisuels publics au monde ! Mais les médias publics en Inde peinent à conserver leur pertinence et leur audience, faute d’une véritable autonomie.

Jawhar Sicar ne décolère pas. Président-directeur général de Prasar Bharati, le diffuseur audiovisuel public indien, il a théoriquement la charge de gérer de manière autonome les vingt-deux chaînes du réseau de télévision Doordarshan et les 414 stations de radio du réseau All India Radio. Une autonomie que semble mal comprendre le ministère de l’Information et de la Communication (Information and Broadcasting Minister), qui s’ingère fréquemment dans le quotidien de l’organisme, allant parfois jusqu’à le court-circuiter. Dernier camouflet en date, l’annonce directe et unilatérale de la nomination d’un nouveau directeur général pour la chaîne publique  d’actualité en continu DD News (Doordarshan News), lequel « rapporterait directement et en toutes choses au ministère ». Le ministère s’est par la suite excusé de « cette erreur », mais Jawhar Sicar ne laisse plus rien passer et joue habilement de la presse et de son fil Twitter pour dénoncer toutes les maladresses et les faux-pas de ceux qu’il appelle les « babus », un terme qui, en Inde, se révèle vite désobligeant puisqu’il désigne un bureaucrate archaïque et pas forcément efficace.

Pourtant, en 2014, un groupe d’experts mandatés par le gouvernement avait remis une série de recommandations [+] destinées à redynamiser – voire à sauver — le secteur des médias publics indiens. La pierre angulaire en était l’achèvement d’une véritable autonomie  administrative et financière pour Prasar Bharati. Pour l’instant, ces recommandations sont restées lettre morte.

Un manque d’autonomie chronique

Les médias publics en Inde fêtent cette année leur quatre-vingt cinquième anniversaire. Dès 1930, les autorités coloniales prirent le contrôle de la première station de radio privée, qui avait commencé à diffuser en 1923 depuis le Radio Club de Bombay. Renommée All India Radio en 1936 (Air), elle continue à diffuser sous ce nom aujourd’hui, en dépit des tentatives du gouvernement de faire oublier le passé colonial en la rebaptisant officiellement Akashvani en 1956. Tout d’abord simple division de All India Radio, les débuts de la télévision publique furent lents et modestes : il fallut attendre huit années pour passer de la première diffusion expérimentale à la programmation quotidienne dans la seule région de Delhi, et douze années supplémentaires pour gagner l’indépendance face à All India Radio et passer le cap des sept villes recevant la télévision.
Le manque d’autonomie du secteur public de l’audiovisuel est régulièrement dénoncé 
Mais faut-il parler de médias publics, ou de médias du gouvernement ? Le manque d’autonomie du secteur public de l’audiovisuel est régulièrement dénoncé par l’opposition, alors que le spectre de l’état d’urgence, proclamé par Indira Ghandi de 1975 à 1977, n’est pas tout à fait effacé des mémoires. L’indignation des politiques ne résiste cependant généralement pas à leur accession au pouvoir, comme le montre l’exemple de Narendra Modi, Premier Ministre depuis mai 2014. Candidat, après une interview où il avait été coupé au montage, il avait déploré que la chaîne nationale ait à se battre pour « conserver sa liberté professionnelle ». Mais pour le premier anniversaire de son mandat, il fit parvenir à la chaîne, via le ministère de l’Information et de la Communication, des instructions détaillées sur la manière dont elle devait couvrir l’événement, en réalisant notamment des micro-trottoirs d’électeurs forcément tous satisfaits. Le parti du Congrès, désormais leader de l’opposition, peut s’en offusquer, mais les programmations évoluent toujours pour respecter les intérêts des nouveaux gouvernements, comme l’a montré la très décriée retransmission du discours du leader du RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh), parti d’extrême-droite où Modi fit ses débuts : soixante-dix minutes sans coupure à la gloire du Hindutva, l’idéologie politique qui associe l’Inde à l’hindouisme. Et c’est un secret de polichinelle que le ministère de l’Information invite tous les matins les dirigeants d’Air et de Doordashan à venir prendre le thé. Une surveillance rapprochée légitime de leur point de vue : le ministère reverse 90 % de son budget — soit 2 869 crores de roupies, environ 390 millions d’euros — à Prasar Bharati, « l’organisme autonome » qui gère la télévision et la radio publiques depuis 1997.

Un des plus vastes secteurs public de l’audiovisuel dans le monde

Un vaste secteur public de l’audiovisuel internationalement reconnu pour sa qualité sur le modèle de la BBC. C’est le rêve parfois entendu de la bouche des politiques, journalistes, professionnels de l’audiovisuel. Dès 1990, l’Inde avait voté la mise en place d’un organisme qui avait vu le jour – en phase avec la lenteur du calendrier indien – en 1997. Prasar Bharati prenait sous sa coupe les deux chaînes de télévision nationales, la chaîne internationale et les stations de radio alors existantes, et devait les gérer de manière autonome. Ses objectifs étaient clairement définis : il devait promouvoir et maintenir l’unité et l’intégrité du pays dans le respect de la constitution, garantir le droit à une information « juste et mesurée» et développer les sujets liés au développement tels que l’alphabétisation, l’hygiène, le droit des femmes et des enfants.

L’entreprise publique de l’audiovisuel fait désormais partie des plus grandes au monde. Elle chapeaute plus d’une vingtaine de chaînes de télévision, dont une chaîne généraliste, un chaîne d’actualité, une chaîne culturelle, une chaîne de sport, une chaîne dédiée au monde rural,  deux chaînes parlementaires, une chaîne internationale et quinze chaînes en langues régionales – pour répondre à une autre de ses missions, « communiquer avec le peuple dans son propre langage ». Elle gère également quatre cent quatorze stations de radio qui diffusent des émissions en vingt-quatre langages et cent quarante-six dialectes. Sa prétention, c’est l’exhaustivité : répondre aux besoins de divertissement, d’information et d’éducation de la population dans les zones les plus reculées, là où les spécificités locales et tribales et l’absence de pouvoir d’achat rendent les médias privés hors de propos.
Prasar Bharati emploie plus de 30 000 personnes, possède mille quatre cents transmetteurs et soixante-sept studios. Surtout, son emprise géographique est sans égale dans la péninsule : Doordarshan et Air couvrent respectivement 90 % et 99 % du territoire indien. Vingt-cinq millions de foyers ne reçoivent d’ailleurs que la télévision publique, et le monopole est quasi total dans les zones rurales reculées. C’est pour ces zones que l’entreprise publique a d’ailleurs développé une offre numérique – alors que le signal analogique sera théoriquement interrompu sur la totalité du territoire indien à la fin 2016 – avec des décodeurs gratuits et sans abonnements proposant l’ensemble de l’offre du groupe Doordarshan.
 Face à la concurrence des huit cents chaînes privées, les chaînes publiques se retrouvent en queue de l’audience. 
En dépit de ces atouts, l’entreprise, chroniquement déficitaire et dont la dette a dû être effacée en 2012, semble perdre de sa pertinence dans le cadre d’un paysage audiovisuel indien en expansion constante. Face à la concurrence de plus de huit cents chaînes privées, les chaînes publiques se retrouvent souvent en queue des palmarès d’audience de leur catégorie. Disposant d’avantages captifs – les chaînes de son groupe sont diffusées gratuitement et obligatoirement par tous les opérateurs, elle détient le marché de la publicité des organismes publics et DD sport obtient automatiquement les droits de retransmission des grands événements sportifs –, elle est pourtant entravée dans son fonctionnement par son manque d’autonomie administrative et financière. Prasar Bharati n’a ainsi pas la charge du recrutement de ses 30 000 employés, tous fonctionnaires. Cela handicape l’entreprise lorsque le choix des journalistes est fait en termes de connexions politiques ou familiales plutôt que de compétence professionnelle, un mal certes commun en Inde – puisqu’il s’applique même au recrutement des instituteurs dans les campagnes – mais qui complique les ambitions de professionnalisation du groupe, et la concurrence avec le privé.  Elle ne peut décider sans l’aval du ministère de la moindre réparation ou remplacement de matériel. De plus, 70 % de ses dépenses sont mobilisées par les services techniques et d’ingénierie, et c’est partiellement par manque de budget que les programmes de Doordarshan ont la réputation d’être ternes et soporifiques. Prasar Bharati est pourtant assise sur une mine d’or : un vaste patrimoine immobilier, souvent inutilisé mais qu’elle ne peut revendre, car le transfert de propriété entre l’État et l’organisme public n’a jamais eu lieu.

Un « éléphant blanc » encombrant ou un vecteur de communication ?

L’expression « éléphant blanc » est parfois employée en Inde pour désigner le secteur public de l’audiovisuel. Encombrant, coûteux, aussi difficile à entretenir qu’à faire disparaître, l’expression sous-entend également une certaine inutilité. L’immensité du territoire, les nombreuses poches de bidonvilles et les villages isolés justifient pourtant pleinement un service public animé par la recherche de la viabilité plutôt que de la profitabilité et si obsolète puisse-t-il sembler parfois, le service public reste un puissant vecteur de communication.
Le Premier Ministre Narendra Modi ne s’y est pas trompé. Passé maître dans l’art de la communication et l’utilisation des médias, c’est la station de radio publique Air qu’il a choisie pour son émission mensuelle, Man Ki Baat (Du fond du cœur). Ses messages « à destination des masses » sont écoutés par deux Indiens sur trois en zone urbaine et génèrent pour Air des revenus publicitaires appréciables, supérieurs à ceux des retransmissions de matchs de cricket. Le gouvernement utilise également la radio pour communiquer sur ses programmes sociaux… en chansons, espérant en faire des tubes qui seront fredonnés dans les bus et sur les places de village ; une initiative pas si anecdotique pour ce territoire immense où les actions gouvernementales pour lutter contre la pauvreté sont nombreuses, mais peinent parfois à être communiquées dans les zones où elles sont les plus nécessaires. Même message à la télévision, où l’émission « Good News India » véhicule des histoires positives et traite de l’actualité sans sensationnalisme et dans un esprit de développement communautaire, préférant par exemple, lorsqu’il faut traiter la tragique épidémie de suicides qui existe chez les fermiers indiens, interviewer des fermiers qui affirment que le suicide n’est pas la solution. La ligne officielle de Doordarshan est d’ailleurs clairement affichée : les programmes doivent promouvoir les valeurs familiales traditionnelles, le patriotisme et l’honnêteté. Enfermée, selon les propres termes de Jawhar Sikar, dans le Lakshman Rekha [+], le terrain d’action de la télévision publique pour attirer les foules est limité.

Une gouvernance volontariste mais sous haute surveillance

Le p-dg actuel du groupe public, Jawhar Sicar, ne baisse pourtant pas les bras. Depuis sa nomination en 2012, il multiplie les initiatives pour augmenter l’audience de l’audiovisuel public et générer plus de revenus publicitaires. Ceux-ci font actuellement jeu égal avec les subventions de l’État, mais ils sont insuffisants à couvrir les frais de fonctionnement et encore moins à soutenir la production de programmes de qualité. DD National, le fleuron du réseau Doordarshan, vient d’être relancé avec un nouveau visuel, des programmes renouvelés « dans l’esprit du service public », comme cette série de documentaires sur les héros méconnus de la lutte pour l’indépendance ou bien ce tout nouveau soap opera où une femme mariée, belle-fille idéale – la cohabitation en famille entre générations est la norme en Inde – se trouve soudain confrontée à la maladie de ses propres parents et doit jongler entre devoirs conjugaux, devoirs filiaux et devoirs de bru. Le site internet de Doordarshan a été également entièrement refait pour plus de lisibilité et d’attractivité et le service marketing restructuré, avec pour objectif d’augmenter les revenus publicitaires de 15 à 20 % par an.
Jawhar Sikar aimerait aussi monétiser les archives. À ce jour, Doordarshan possède 350 000 heures d’archives, en cours de numérisation mais très largement inexploitées. Celles-ci permettront peut-être de contribuer à financer les deux derniers projets : le lancement de DD Kisan, une chaîne de télévision entièrement dédiée aux fermiers et ayant vocation à répandre « les bonnes pratiques agricoles » afin d’atteindre l’objectif très ambitieux affiché par le Premier Ministre Narendra Modi : une augmentation de la productivité agricole de 50 % ; le renouveau de DD India, la chaîne internationale publique diffusée par satellite qui a échoué à s’imposer en 20 ans d’existence, faute de contenus attractifs et surtout de visibilité, bien que théoriquement accessible depuis trente-sept pays. L’accord récent conclu avec Deutsche Welle devrait lui permettre d’être relayée par le satellite HotBird 13B, atteignant potentiellement 120 millions de foyers sur trois continents. Voilà qui pourrait permettre d’accroître le « soft power » indien, sous l’œil vigilant du ministère de l’Information. Échaudé par l’incident très médiatisé du viol de Delhi en 2012, le ministère aurait décidé qu’il « filtrerait » les nouvelles indiennes diffusées sur DD India afin de ne pas contribuer à créer « une image négative du pays » à l’étranger.
 La radio et la télévision publiques sont le dernier rempart du nationalisme indien 
Les médias publics indiens restent donc sous haute surveillance, ce qui n’augure guère en faveur de l’accroissement tant réclamé de leur autonomie qui seule rendrait possible un véritable renouvellement. Leur pérennité ne fait pourtant aucun doute. Cahin-caha, avec un budget réduit – le p-dg de Prasar Bharati s’énervait récemment des comparaisons incessantes et désobligeantes entre le groupe qu’il dirige et la BBC, rappelant qu’il ne disposait que de 6 % du budget de celle-ci — Doordarshan et Air continueront à être diffusés dans tous les recoins de l’Inde. Le long des frontières reculées et toujours disputées avec la Chine, le Pakistan, la radio et la télévision publiques sont le dernier rempart du nationalisme indien et de l’intégrité du territoire, un fait qu’il est impossible d’oublier dans un pays qui a fait du nationalisme le cœur de sa politique, à tel point que certains États ont rendu obligatoire le fait de jouer l’hymne national avant chaque séance de cinéma.

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