Comité de Soutien à la Révolution en Inde


« Gay, adopté, Suisse : ma peau, seul problème en France » by csrinde1
19 février 2011, 11:40
Filed under: Témoignage | Mots-clefs: , , , ,
Un témoignage de comment le racisme peut être ressenti par quelqu’un de « typé » indien en France.

Par Nasha Gagnebin
J’ai la chance, ou la malchance -tout est question de point de vue- de cumuler plusieurs minorités. En Suisse, le pays qui m’a offert ma nationalité actuelle et où j’ai habité jusqu’à mes 25 ans, j’en cumulais encore plus qu’en France, où je vis depuis. Dans la confédération, je collectionnais pas moins de sept. Je suis donc, par ordre de difficulté croissante : adopté, naturalisé, gaucher, protestant, gay, et d’une couleur de peau différente. Commençons par les six premières.
Francophone. Depuis mon arrivée en France, j’ai donc éliminé une septième minorité, et pas la moindre : être francophone dans une entité administrative régionale et dans un pays tous deux majoritairement germanophones.
Adopté. Si le fait d’être adopté fait de moi le membre d’une minorité, elle ne me pose absolument aucun problème. Je ne suis ni dépressif, ni suicidaire, ni à la recherche de mon passé « douloureux » que les médias collent à la peau de la majorité des adoptés. Je ne suis pas à la recherche constante de mes « racines » : mes racines sont là où j’ai décidé de les planter.
Suisse. Adopté à l’âge de cinq semaines et arrivé d’Inde en 1981, j’ai été naturalisé suisse en 1983. Ce qui ne m’a pas porté préjudice, au contraire. Cette nationalité m’a ouvert les portes de l’université, de la politique… et même celles de la France.
Gaucher. Le fait d’être gaucher est un peu plus problématique : rien n’est fait pour nous, de l’ouverture du pot de confiture en passant par les ciseaux qui ne coupent pas, sans oublier les lettres tachées par l’encre fraîchement étalée sur le mot suivant, ou encore le levier de vitesse à droite. Mais on s’accoutume tant bien que mal d’un monde pensé et construit par les droitiers.
Protestant. Aucun vrai préjudice ici, sauf celui d’être systématiquement intégré par défaut au catholicisme, auquel on réduit en général en France le christianisme dans son ensemble. La difficulté est que dans la représentation commune des chrétiens, mon gourou sectaire serait le pape. Cela me gêne parfois et m’irrite souvent puisque, baptisé catholique par les sœurs d’une congrégation religieuse en Inde, j’ai apostasié et confirmé ma foi protestante. Cette dernière me considère, contrairement au catholicisme, comme un être certes imparfait mais pas moins égal qu’un hétéro, tout aussi imparfait.
Gay. Ce qui m’amène à la cinquième minorité auquel j’appartiens : être gay. Cela n’a pas été si problématique que ça, justement du fait que j’ai été élevé dans une tradition protestante réformée, où les gens vivent comme ils veulent tant qu’ils ne font de mal à personne. J’ai grandi dans un milieu pas forcément très religieux, mais assez pour jouer un rôle très certainement inconscient dans mon éducation. Le fait d’être entouré de protestants réformés a fait passer mon coming-out comme une lettre à la poste -suisse, pas la poste française, il y a des différences qui changent une vie ! – puisque personne dans ma famille proche ou éloignée n’a trouvé quoi que ce soit à redire sur mon orientation sexuelle. Ou alors ils l’ont pensé, mais ont eu la décence de le garder pour eux-mêmes.

« C’est ton père ou ta mère qui est indien ? »

Au final, le plus problématique pour moi, c’est d’être d’une autre couleur de peau. Pourtant, être élevé parmi des Blancs, dans un endroit plutôt conservateur, ne m’a pas posé de problème. Pas en Suisse qui est, contrairement à la France, un pays qui connaît une multiculturalité très importante, qui ne découle pas d’un colonialisme, mais plutôt liée à l’histoire du pays, longtemps terre d’immigration. J’ai été très vite accepté par mes camarades de classe. Conséquence : si les autres voient ma couleur de peau, mon problème, c’est que moi, je ne la vois plus ! Au point d’être surpris d’entendre de la bouche de mon meilleur ami à l’université : « C’est ton père ou ta mère qui est indien ? » Ma mère est blonde aux yeux bleus, l’iconographie parfaite de la petite Aryenne suisse-allemande ; mon père porte les traits plus latins aux yeux et cheveux noirs. Et j’ai inconsciemment reproduit des gestuelles de corps et de paroles de mes parents -« parents » point, pas « adoptifs » : ce sont juste mes « parents »).

Minorité « de couleur », ça veut dire forcément « pauvre »…

Oublions dès lors immédiatement le syndrome dit « coconut » : l’homme de couleur qui se comporte comme un Blanc. Je ne me sens non pas blanc, mais en tout cas aucunement « différent » d’un Blanc. Et c’est ce qui pose problème, principalement en France. Si je suis perçu comme appartenant à la minorité indienne, on me retire aussitôt le droit à la parole sur certains sujets. Ayant une éducation « bourgeoise » (mes parents sont enseignants, rien de très bourgeois là-dedans même si, au fil des années, ils ont effectivement amassé de l’argent, au prix d’un travail continu et acharné), je n’ai donc pour certains aucune légitimité de parler au nom d’une minorité. Une minorité « de couleur » est forcément « pauvre » et moi, en étant « suisse » je suis donc forcément « riche ». Là, étonnamment, la nationalité reprend le dessus sur la couleur de peau. Alors que le Royaume-Uni est plus en avance sur l’intégration de ses anciennes colonies, notamment indienne, la France ne connaît qu’une seule diversité : le « black, blanc, beur ». Explication courante : l’immigration principale provient d’Afrique du Nord et de la Françafrique, il est logique que ces minorités soient plus visibles.

« Je suis minorité et en plus, je suis invisible »

Le problème, c’est que moi, je m’identifie à la majorité blanche, mais que cette dernière, en France en tout cas, me refuse cette même identification. Je suis une minorité et en plus, je suis invisible… et je dois le rester ! Ou de me contenter d’adhérer au black, blanc, beur… Si je n’accepte pas, je n’ai qu’à me la fermer. « Que l’on voit des Blacks et des Beurs à la télévision, c’est normal ! On a eu des colonies dans ces pays, c’est la conséquence directe de notre histoire », m’a-t-on dit à plusieurs reprises. Certes. Et alors ? L’Inde n’a pas été une colonie française ? Jusqu’en 1963, la France détenait des colonies qu’elle appelait les « établissements français de l’Inde » et des élus de ces colonies siégeaient même au Sénat. Cette minorité, aujourd’hui issue de l’Inde, du Sri Lanka et du Pakistan n’a droit à aucune voie au chapitre des « minorités visibles ». Venus de zones trop éloignées géographiquement, numériquement trop petites, elles sont invitées en France à exercer un droit unique, celui d’exister et de se taire. Notez que les Français, qu’ils soient homos ou hétéros, ne voient pas cette minorité de la même façon que les autres. On va se faire couper les cheveux « chez l’Indien », on va manger indien passage Brady à Paris, et on se promène place de la Chapelle [quartier parisien où vivent beaucoup d’immigrés originaires du sous-continent indien, ndlr] pour un dimanche après-midi exotique. Et puis c’est tout.

« T’es hindou ? » « Non, je suis protestant »

T’es quoi, toi ? Alors certes, il y a eu des gars intéressés et d’autres faussement intéressés. Je me souviens avoir déstabilisé un type qui tentait de « gagner des points » auprès de mon ami et qui, voyant la porte se fermer, avait tenté de m’approcher :

« T’es hindou ?

– Non, je suis protestant.

– Ouais, enfin, t’es indien, quoi…

– Non, je suis suisse. »

Le gars s’en alla, perturbé par ce qu’il venait d’entendre. Mais j’ai souvent entendu comme première phrase : « T’es de quelle origine ? » Si l’intérêt du gars en question était flatteur, le fait qu’on puisse s’intéresser à moi pour ma couleur plus que pour ce que j’ai dans le crâne m’a profondément dérangé. La discrimination positive, très peu pour moi, merci. « Jamais content ! », me direz-vous. J’invite chacun à aller vivre dans un pays où le blanc est minoritaire, et vous verrez que l’effet « bête de foire » vous gonflera encore plus vite que l’équipe de France au Mondial 2010… Sur les sites de rencontres et de tchat français (oui, pour causer il faut aussi connaître l’origine de la couleur de peau ! ), je dois cocher une (et une seule) case :

– Caucasien ? (Non.)

– Black ? (Non.)

– Arabe ? (Non.)

– Latino ? (Non.)

– Asiatique ? (Non.)

– Métisse ? (Non.)

– La catégorie la plus fantastique, la minorité de la minorité de la minorité : « Autre » (Euh… choisissons autre alors.)

Et qui veut d’un Autre ? Personne. Tout est dit.

http://www.rue89.com/2010/11/08/gay-adopte-suisse-le-seul-probleme-en-france-cest-ma-peau-175007

Publicités

Un commentaire so far
Laisser un commentaire

Cher ami,

La lecture de l’article relatant ton parcours ma touche car moi suis gay franco suisse blanc mais ai vécu en partie les mêmes étapes que tu as décris

Bonne continuation avec beaucoup de courage pour braver l’imbecilite humaine des extrémistes

Bregards

Phil

Commentaire par Remillet




Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s



%d blogueurs aiment cette page :