« C’est ton père ou ta mère qui est indien ? »
Au final, le plus problématique pour moi, c’est d’être d’une autre couleur de peau. Pourtant, être élevé parmi des Blancs, dans un endroit plutôt conservateur, ne m’a pas posé de problème. Pas en Suisse qui est, contrairement à la France, un pays qui connaît une multiculturalité très importante, qui ne découle pas d’un colonialisme, mais plutôt liée à l’histoire du pays, longtemps terre d’immigration. J’ai été très vite accepté par mes camarades de classe. Conséquence : si les autres voient ma couleur de peau, mon problème, c’est que moi, je ne la vois plus ! Au point d’être surpris d’entendre de la bouche de mon meilleur ami à l’université : « C’est ton père ou ta mère qui est indien ? » Ma mère est blonde aux yeux bleus, l’iconographie parfaite de la petite Aryenne suisse-allemande ; mon père porte les traits plus latins aux yeux et cheveux noirs. Et j’ai inconsciemment reproduit des gestuelles de corps et de paroles de mes parents -« parents » point, pas « adoptifs » : ce sont juste mes « parents »).
Minorité « de couleur », ça veut dire forcément « pauvre »…
Oublions dès lors immédiatement le syndrome dit « coconut » : l’homme de couleur qui se comporte comme un Blanc. Je ne me sens non pas blanc, mais en tout cas aucunement « différent » d’un Blanc. Et c’est ce qui pose problème, principalement en France. Si je suis perçu comme appartenant à la minorité indienne, on me retire aussitôt le droit à la parole sur certains sujets. Ayant une éducation « bourgeoise » (mes parents sont enseignants, rien de très bourgeois là-dedans même si, au fil des années, ils ont effectivement amassé de l’argent, au prix d’un travail continu et acharné), je n’ai donc pour certains aucune légitimité de parler au nom d’une minorité. Une minorité « de couleur » est forcément « pauvre » et moi, en étant « suisse » je suis donc forcément « riche ». Là, étonnamment, la nationalité reprend le dessus sur la couleur de peau. Alors que le Royaume-Uni est plus en avance sur l’intégration de ses anciennes colonies, notamment indienne, la France ne connaît qu’une seule diversité : le « black, blanc, beur ». Explication courante : l’immigration principale provient d’Afrique du Nord et de la Françafrique, il est logique que ces minorités soient plus visibles.
« Je suis minorité et en plus, je suis invisible »
Le problème, c’est que moi, je m’identifie à la majorité blanche, mais que cette dernière, en France en tout cas, me refuse cette même identification. Je suis une minorité et en plus, je suis invisible… et je dois le rester ! Ou de me contenter d’adhérer au black, blanc, beur… Si je n’accepte pas, je n’ai qu’à me la fermer. « Que l’on voit des Blacks et des Beurs à la télévision, c’est normal ! On a eu des colonies dans ces pays, c’est la conséquence directe de notre histoire », m’a-t-on dit à plusieurs reprises. Certes. Et alors ? L’Inde n’a pas été une colonie française ? Jusqu’en 1963, la France détenait des colonies qu’elle appelait les « établissements français de l’Inde » et des élus de ces colonies siégeaient même au Sénat. Cette minorité, aujourd’hui issue de l’Inde, du Sri Lanka et du Pakistan n’a droit à aucune voie au chapitre des « minorités visibles ». Venus de zones trop éloignées géographiquement, numériquement trop petites, elles sont invitées en France à exercer un droit unique, celui d’exister et de se taire. Notez que les Français, qu’ils soient homos ou hétéros, ne voient pas cette minorité de la même façon que les autres. On va se faire couper les cheveux « chez l’Indien », on va manger indien passage Brady à Paris, et on se promène place de la Chapelle [quartier parisien où vivent beaucoup d'immigrés originaires du sous-continent indien, ndlr] pour un dimanche après-midi exotique. Et puis c’est tout.
« T’es hindou ? » « Non, je suis protestant »
T’es quoi, toi ? Alors certes, il y a eu des gars intéressés et d’autres faussement intéressés. Je me souviens avoir déstabilisé un type qui tentait de « gagner des points » auprès de mon ami et qui, voyant la porte se fermer, avait tenté de m’approcher :
« T’es hindou ?
- Non, je suis protestant.
- Ouais, enfin, t’es indien, quoi…
- Non, je suis suisse. »
Le gars s’en alla, perturbé par ce qu’il venait d’entendre. Mais j’ai souvent entendu comme première phrase : « T’es de quelle origine ? » Si l’intérêt du gars en question était flatteur, le fait qu’on puisse s’intéresser à moi pour ma couleur plus que pour ce que j’ai dans le crâne m’a profondément dérangé. La discrimination positive, très peu pour moi, merci. « Jamais content ! », me direz-vous. J’invite chacun à aller vivre dans un pays où le blanc est minoritaire, et vous verrez que l’effet « bête de foire » vous gonflera encore plus vite que l’équipe de France au Mondial 2010… Sur les sites de rencontres et de tchat français (oui, pour causer il faut aussi connaître l’origine de la couleur de peau ! ), je dois cocher une (et une seule) case :
- Caucasien ? (Non.)
- Black ? (Non.)
- Arabe ? (Non.)
- Latino ? (Non.)
- Asiatique ? (Non.)
- Métisse ? (Non.)
- La catégorie la plus fantastique, la minorité de la minorité de la minorité : « Autre » (Euh… choisissons autre alors.)
Et qui veut d’un Autre ? Personne. Tout est dit.
http://www.rue89.com/2010/11/08/gay-adopte-suisse-le-seul-probleme-en-france-cest-ma-peau-175007
Un commentaire so far
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Cher ami,
La lecture de l’article relatant ton parcours ma touche car moi suis gay franco suisse blanc mais ai vécu en partie les mêmes étapes que tu as décris
Bonne continuation avec beaucoup de courage pour braver l’imbecilite humaine des extrémistes
Bregards
Phil
Commentaire par Remillet 19 janvier 2012 @ 12:53